Toujours en voyage, se posent autour de la nourriture les Trois Grandes Questions (qui ont d’ailleurs été reprises par Aristote pour sa règle des trois unités) : quoi ? quand ? et où ?

En guise de réponse unique, nous avons décidé, pour cette fois-ci, de nous goinfrer. Nous marchions beaucoup — ça creuse — et, surtout, nous découvrions une cuisine en même temps qu’un pays. Deux tiers de nos repas étaient cependant pris dans des supérettes (un budget est moins extensible qu’un estomac), et nous nous sommes donnés pour mission de méthodiquement tester tout ce qui nous était inconnu (une bien vaste île, donc). Aussi, j’ai une addiction au pain et aux bananes. Je pouvais donc marcher quarante-cinq minutes en plus de nos vingt kilomètres quotidiens pour trouver une baguette et concluais mes dîners dans la chambre de l’hôtel par deux ou trois gros fruits jaunes. Un tel régime fatigue son homme, et il lui faut engloutir beaucoup de ces grands cafés bon marché pour tenir la cadence.

Puis, nous sommes arrivés au temple, en haut de la montagne. Dehors, il neigeait. Le moine nous a averti que le dîner serait servi à 17 heures 30 et que les bains chauds fermaient à 20 heures 30. Nous avons visité le cimetière, nous nous sommes baignés, puis on nous a conduits à la salle à manger. Mon compagnon de route a eu envie de pleurer en voyant notre table. L’attention portée au dressage — pour chacun, une dizaine de bols, plats, assiettes —, à la découpe des mets, au mariage de leurs couleurs, à l’harmonie générale qui émanait de la pièce était, en effet, bouleversante. Après deux semaines à s’empiffrer de choses inconnues et inidentifiables contenues dans du plastique, nous avons repris pied, dans l’ambiance mystique du temple, avec la réalité de ce qu’est la cuisine. J’ai fait le serment silencieux que c’est ce que vers quoi je tendrais à mon retour en France.

Hier, malgré la fatigue du décalage horaire, j’ai cuisiné des lentilles. J’y ai pris plaisir. À table, personne n’a pleuré.


3 mars 2025

à partir de l’atelier d’écriture de Laura Vasquez du samedi 1 mars, avec Éloge de l'ombre, de Jun'ichirō Tanizaki.