Lundi 16 octobre 2023, 9 heures.
Je viens d’envoyer le manuscrit de Ce qui se cache dans la baïne à une maison d’édition. Je me sens triste. Vide. Fatigué, aussi. Un simple mail — une bouteille à la mer — pour clôturer trois années de travail, c’est insignifiant et ridicule. Trois années où la tête n’a jamais été vide. J’ai un creux dans le ventre.
L’inertie pour écrire ces lignes est forte, mais je sais que ça m’est important. Il me faut me baigner une dernière fois dans ce lac de notes, de phrases, de versions ; livrer une trace à suivre pour s’orienter dans ce labyrinthe que le temps va défoncer. Il est presque l’heure de tout mettre dans une boîte en carton et de partir en voyage, mais pas encore.
On peut trouver la première occurrence de cette histoire dans mon carnet rouge à la date du 25 juillet 2019 : « Un film d’horreur en huis clos à Carcans Plage. Drame en été, des enquêteurs y reviennent en hiver. » Le lendemain, j’ouvrais un projet Scrivener (v1.9 ♥) et commençais à poser des idées sur l’intrigue, les personnages, les lieux. Ces soubassements — j’ai en tête l’image de gros diamants sales encastrés dans une chape — sont toujours présents dans le manuscrit final.
L’été passe. J’infuse.
À la rentrée commence la préparation à l’agrégation. J’échoue aux écrits six mois plus tard. Trois jours après la parution de mon échec, le président de la République nous invite à nous confiner. Je pars chez mes parents, dans la forêt, près de l’océan, et retrouve l’écriture avec le récit d’un jeune homme qui se réveille un matin et s’aperçoit que tout le monde, hormis lui, a disparu.
Lectures. Longues ballades parmi les pins durant lesquelles on reconnaît ses maîtres. On apprend aussi à taper sur un clavier.
Mai. Les règles de distanciation s’assouplissent et je vais surfer aux aurores avec G. et son amoureuse. Les vagues sont belles. Un couple d’amis à eux est aussi présent. Il est prof de surf et a monté son école, sa copine vivote à ses côtés. Les discussions entre surfeurs me laissent entrevoir un monde où tout le monde parle d’un rêve que personne ne vit. La bande grandit, on se retrouve les matins sur le parking, le soir en ville pour des bières (premières gorgées d’une liberté qui ne m’a pas tant manqué que ça). Les personnalités gravitent autour de quelque chose que je n’arrive pas à identifier. Je retrouve l’ambiance de mes étés adolescents sur la côte, teintée par l’étrangeté qu’apporte quelques années d’expérience du vrai monde. Je vois ces presque inconnus jouer un rôle, j’enfile moi-même un costume pour participer à cette pièce de théâtre que l’on monte tous — tacitement — dans le silence de notre clameur.
Je reprends le Scrivener ; ouvre un document Word : été – 1er jet. J’écris après le surf. Je construis. Discipliné. Ça, je sais déjà un peu le faire. Une heure et demi par jour, parfois deux, par tranche de trente minutes. Je suis convaincu qu’il y a là quelque chose à raconter.
En août 2020, le premier jet de la partie estivale est rédigée et en décembre vient s’ajouter la partie hivernale que j’imagine alors comme un prolongement policier et métaphysique de ce qui s’est joué l’été sur la côte. J’ai un premier jet de 50.000 mots. On y trouve des miniatures de ce que j’aime : des références directes à mes lectures du moment, à d’autres plus anciennes, à des films, à des airs. Les personnages sont mes amis et mes collègues, à peine digérés par les phrases. Questionnement — toujours actuel — sur la pollution ou l’enrichissement d’un texte par le vécu quotidien. Dilue-t-on le propos ? Le densifions nous ? Il suffit de souligner un mot dans un livre pour l’employer le lendemain. Toujours est-il que j’ai créé un microcosme. Les sutures sont grosses, on voit la ferraille, mais le dragon remue.
J’ai le bloc de pierre, reste à le sculpter. Une règle : pas un jour sans toucher au texte, que tout ne s’écroule pas par perte de sens. Toujours par coup de trente minutes. Le Pomodoro tourne. Ma journée n’est faite que si je trace un petit rond vert sur mon agenda. C’est souvent agréable une fois que l’on est dedans, mais toujours rude de s’y mettre. Laborieux. Parfois, on perd pied.
Souvenir d’écrire rageusement sur un bureau minuscule après avoir offert à contre-cœur ma journée à quelqu’un d’autre. Changement crucial dans mon état d'esprit : chaque heure est une heure possiblement passée à écrire. Et vu la taille du squelette à excaver, c’est une ressource précieuse.
« 10/05/21 : Barre des 500h passée la semaine dernière. 1000 ? 1500 ? »
Des chapitres comme des montagnes à franchir. Creuser les virages, les tunnels dans la roche pour y faire passer ce que l’on a à raconter.
Juin 2021, la première reprise est finie. J’ai dans l’idée d’en faire une seconde, puis de coller ensemble les deux parties, voir ce que ça donne. Mais au fond de moi, sur ce qui deviendra mon horizon, je commence à voir se dessiner le temps long de l’écriture, l’obsession. Les phrases par cœur, les heures sur un mot, les subtilités d’une virgule. Le paragraphe roi.
Été 21. La fin d’un chapitre. Déménagement. Rentrée des classes. Le chaos me force parfois arrêter quelques semaines. Période âpre. Difficile de stopper la machine pour lire. J’écris dans le train, avant et après le soleil. Une heure par jour. Fatigue chronique. Beaucoup de temps consumé dans la recherche de détails, dans des réflexions sur les personnages, leur nationalité, leur vraisemblance. Des puzzles dont les pièces se mélangent. Je m’initie à la poésie classique, fouille Wikipédia, suce le dictionnaire des couleurs et celui des synonymes.
Dans la brume noirâtre, des appels de phare, des éclairs. Périodes de grâce. Et, chance inouïe, une lanterne a décidé de brûler à mes côtés.
Je boucle la seconde relecture. Il reste de grands travaux. Un champs de trou à combler, puis à aplanir. Tiraillement qui dure — et durera — concernant la gestion de l’approvisionnement en gravats. Il n’y a pas beaucoup de place dans ce rêve d’écrivain. La littérature emporte tout.